| "Générations
– Europe 1" - Mardi
21 mars
Europe 1 : Bonsoir Jean-Jacques Beineix,
on est très heureux de vous accueillir ce soir dans « Générations
Europe 1 ». Vous êtes, on le sait, un fan des nouvelles technologies,
mais vous êtes en fait un homme à plusieurs casquettes :
bien sûr, réalisateur de cinéma – quasiment
tout le monde a vu « Diva » ou « 37°2, le matin
», mais vous êtes aussi producteur, dialoguiste, scénariste
– scénariste de bande dessinée, on y reviendra tout
à l’heure. Mais j’aimerais avoir tout de suite votre
avis sur le vote des députés en fin de journée, sur
la fameuse loi DADVSI sur les droits d’auteur. Catherine nous le
disait, il n’y avait quasiment plus de suspens, et les députés
ont adopté ce texte très controversé… Qu’est-ce
que vous en pensez ?
JJB : mais moi je suis le représentant des low technologies
ici…
E1 : C’est-à-dire ?
JJB : low technologies : les basses technologies, les
vieilles technologies, celles du cinématographe, celles des droits
d’auteur etc. Donc ça nous pose d’énormes problèmes,
et on est dans un marché qui, au niveau des comportements, des
nouvelles attitudes, des machines, des nouveaux pouvoirs, des nouvelles
monnaies, des fausses monnaies, est tellement destabilisé, que
notre profession est obligée de prendre des précautions
par rapport à un marché qui, potentiellement, la ruine.
E1 : La licence globale, c’est un concept
qui vous a fait peur ?
JJB : Bien sûr !
E1 : …le droit de télécharger
tout ce qu’on veut, pour quelques euros par mois…
JJB : Bien sûr parce qu’elle n’est absolument
pas clarifiée quant à la répartition, quant à
la manière dont elle va être mise en place…
E1 : … C’est un problème
qui a été éliminé de la loi, la licence globale…
JJB : oui, je sais : mais il se reposera, il ne faut pas se faire
d’illusions ! Il y a aussi, comme Christophe Ducamp le précisait
tout à l’heure, le fait que « libre » ne veut
pas dire « gratuit ». Et on surfe là sur un énorme
mensonge. Alors, moi je ne suis pas nécessairement contre la licence
globale, il faudra qu’on me prouve que cette licence globale est
intelligemment appliquée, par rapport à des filières
qui sont probablement, potentiellement, mises en danger par ça.
Et puis, par ailleurs, il faudra qu’on nous explique aussi la circulation
de l’argent et la transparence… Et à ce moment-là,
je n’aurai plus de problème !
E1 : Cette licence globale n’est plus
dans l’actualité immédiate car elle ne figure plus
dans la loi…
JJB : Non, mais je ne suis pas né de la dernière
couvée, elle est dans les mentalités, il y a beaucoup de
gens qui ne comprennent pas, y compris des gens que j’aime beaucoup,
et même moi je voudrais mieux comprendre, c’est un problème
extrêmement complexe. On a tendance à opposer, par exemple,
tout d’un coup : les grandes companies américaines se mettent
à adorer les auteurs, donc c’est suspect pour moi.
E1 : Est-ce que vous êtes favorable
à ces sanctions, à ces amendes, 38 ou 150 euros, qui pèseront
bientôt sur les internautes qui téléchargent illégalement
?
JJB : écoutez, je ne sais pas ce qui est gratuit dans
ce monde, il y a des gens qui n’ont même plus l’eau
aujourd’hui, il n’y a plus rien de gratuit. Et l’internet,
contrairement à ce qu’on dit, coûte de plus en plus
cher.
E1 : Mais il faut réprimer ceux qui
téléchargent illégalement ?
JJB : C’est une question de mots, c’est une question
d’apprentissage, de pédagogie et de passer dans un nouveau
monde. En réalité, on est en train de se confronter à
une accélération absolument fantastique, exponentielle des
manières de vivre par l’internet. C’est une révolution
extraordinaire. On nous en a tellement parlé depuis tellement longtemps
qu’on n’a pas vu arriver…Et en fait comme c’est
exponentiel, la courbe exponentielle croît vers l’infini de
manière asymptotique, pour ceux qui comprennent…
E1 : Vous pensez que la loi est déjà
en retard sur la réalité ?
JJB : mais bien sûr qu’elle est déjà
en retard, mais les malheureux politiques, qu’est-ce vous voulez
qu’ils fassent entre les lobbies, ceux qui se bourrent – parce
qu’il y a actuellement des transferts d’argent colossaux,
c’est-à-dire qu’il y a des gens qui gagnent des fortunes
avec l’Internet !
E1 : de manière illégale vous
voulez dire ?
JJB : Non, de manière légale ! Mais bien sûr
de manière légale ! C’est comme quand vous parlez
de la Chine… Imaginez un petit peu ce que c’est que la Chine
aujourd’hui, au niveau flicage :et ils ont du mal à endiguer
ça. Alors vous imaginez ce que c’est dans un monde libre
! Donc on ne parle jamais des vrais problèmes. Les vrais problèmes,
en réalité, sont de faire cohabiter une partie du monde
qui est en train de partir à la vitesse d’une roquette à
la vitesse de la lumière, et tout le reste, qui est fait d’habitudes
et d’idées reçues. Il y a donc un choc de civilisation,
il y a un échauffement et ça chauffe très fort !
E1 : L’un des aspects de la loi vous
concerne vous, cinéaste, directement, c’est le droit, la
tolérance pour la copie privée dans l’usage familial…
JJB : non mais ça, ça me va
E1 : … on se dirige vers 5 copies possibles
pour le CD de musique, et aucune copie pour le DVD : est-ce que vous trouvez
normal qu’à l’heure des i-pod vidéo et des baladeurs
multimédia, on ne permette pas au moins 1 copie sur ce type de
support ?
JJB : C’est extrêmement complexe, je ne veux pas
répondre comme ça, parce que je vais de toute manière
dire une connerie, maintenant je ne vais pas ne pas répondre parce
que je vais me faire mal voir, j’en ai rien à secouer…
Sur le principe, je pense qu’il faut qu’on apprenne la valeur
des choses. Car, de l’autre côté, qui vous parle de
la valeur d’une œuvre ? Qui vous parle du fait qu’elle
est unique, que pas une seule œuvre n’est égale à
la précédente ? En revanche on peut faire des copies, et
une copie elle n’a plus de valeur. Donc quelque part c’est
la problématique de l’œuvre, et c’est l’un
des fondements de notre société, c’est ça qui
me pose un problème. Donc moi je ne réponds pas, j’essaye
de me situer à un autre niveau.
E1 : L’interdiction vous gêne
ou pas ? Le fait de ne pas pouvoir faire une copie d’un DVD acheté
pour le lire sur son i-pod, par exemple ?
JJB : Non, je comprends qu’on ait envie de le faire. Il
y aura encore des gens qui vont le faire, vous allez voir que ce n’est
pas demain matin qu’on va envoyer les gendarmes chez les internautes,
y’en a eu, mais d’un autre côté il faut aussi
se poser la question : vous ne trouvez quand même pas curieux qu’il
y ait des milliers de jeunes gens qui sont dans la rue pour demander la
sécurité par rapport à un monde précaire.
Et d’un autre côté, combien de ces jeunes gens ont
envie d’entrer dans l’audiovisuel, de faire du cinéma,
de la télévision, de devenir des vedettes ?
E1 : … donc d’être dans
un milieu précaire !
JJB : voilà ! C’est de ce genre de questions dont
il faudrait un petit peu débattre. Et moi je trouve qu’on
a affaire à des vendeurs de sommeil, et d’oubli, et d’inculture,
quand vous voyez par exemple l’usage que l’on fait d’internet
dans les grandes officines de l’Etat , y’ a de quoi avoir
peur ! Quand vous entrez dans un commissariat, il y a de quoi être
carrément foudroyé ! Les types ont encore des trucs, des
PC… je les aurai même pas chez moi !
E1 : … Et chez vous, alors, Jean-Jacques
Beineix ?
JJB : Ah chez moi c’est très beau. J’ai un
Mac, G5, bipro, mais enfin qui date de Mathusalem !…
E1 : Vous téléchargez ?
JJB : Absolument pas, je n’ai pas le temps. Moi j’achète,
je suis de la vieille génération. J’ai un pied dans
la galaxie Gutemberg, et un autre dans la galaxie pixels, Et je vais vous
dire, c’est une génération - regardez-nous ! - on
va bientôt disparaître comme les poilus. Moi je vais avoir
60 ans.
E1 : en octobre…
JJB : en octobre. Donc notre espoir de vie est de 74 ans, en
moyenne, donc on va disparaître, et on aura bientôt des générations
qui n’auront connu que la génération pixels, et donc
ça va être un monde extraordinaire.
E1 : Et vous la galaxie pixels, vous l’utilisez
comment ?… Dans vos bandes dessinées ?
JJB : Je l’utilise dans mes bandes dessinées, je
l’utilise dans mes courriers quotidiens à des dizaines de
gens dans le monde entier, je l’utilise pour le cinéma, pour
les recherches, je vais sur les encyclopédies : je suis branché
en permanence.
E1 : Un objet fétiche, pour vous,
ce serait lequel, niveau high-tech. S’il y en avait un à
retenir… ce serait le Mac ?
JJB : Bon oui, bien sûr…
E1 : On vous sent assez « MacManiac
» !
JJB : je suis assez « MacManiac », je trouve que
Steve Jobs est un génie effrayant, tellement plus sympathique de
« MicroChiottes »…
E1 : c’est vous qui le dîtes
!
JJB : … et en même temps il se fait des couilles
en or…
E1 : alors, l’objet ?
JJB : j’aurais envie de dire la clé USB. Un clé
USB de 50Giga.
E1 : Jean-Jacques Beineix, vous êtes
venu aussi pour nous présenter cette BD, le tome 2 de L’Affaire
du siècle, « Vampire à louer », que vous cosignez
avec Bruno de Dieuleveult. Vous avez utilisé des technologies particulières
pour travailler à distance ? Comme la visionconférence de
Wengo… ?
JJB : Moi je suis Skype… mais c’est parce que, comme
Wengo ne fait que du bouche à oreille, je découvre ce soir.
Mais évidemment, je vais tout de suite aller voir ! Je me tiens
au courant.
E1 : Vous avez aussi ouvert un blog, à
l’adresse www.laffairedusiecle.com.
On voit que vous n’avez pas votre langue dans votre poche, sur votre
blog c’est pareil ?
JJB : Non, pour une simple raison, je vous explique. Si je dis
ce que je dis à la radio, vous pensez que je peux le dire sur mon
blog, c’est justement parce que, sur mon blog, je peux dire ce que
je veux que je fais attention à ce que je dis. Parce que pour l’instant
c’est quelque chose de nouveau, donc je ne veux pas le galvauder.
J’ai ouvert mon site il y a déjà 1 an et demi, et
pendant 1 an et demi il est resté une sorte d’embryon, je
ne m’en occupais pas assez.
E1 : et là, c’est régulier
maintenant ?
JJB : c’est régulier mais ça reste encore…
on n’est pas vraiment encore monté en puissance, ça
va venir.
E1 : Lors d’un chat récent sur
internet, vous avez dit, quand on vous a demandé le mot de la fin
« Il faut sortir d’un virage plus vite qu’on n’y
est entré ». Autre chose à ajouter ce soir ?
JJB : … tout ça c’est valable sur circuit
!
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